L'Oiseau de Mort - Extrait du Chapitre premier

    Le bruit de la ville était assourdissant et l’air saturé d’odeurs d’épices. Les commerçants haranguaient voyageurs et passants derrière leurs étals de tissus ou de bijoux, braillant plus fort que le voisin. Les porteurs courbaient sous la charge de lourds paniers posés sur leur tête et autour d’eux, le flot capricieux de la foule s’écoulait dans un désordre maîtrisé.

Je ne me sentais pas à ma place. Odeurs, couleurs, mouvements, mes sens étaient à vif. Je pressais le pas. La fraîcheur de l’aube rendait l’atmosphère de la ville plus supportable, mais j’avais hâte d’en finir avec cette ville.

    Les moines, serviteurs des Quatre, étaient respectés. Quant aux mages, enchanteurs et technomanciens, ils étaient admirés autant que craints. J’avais la chance d’être les deux, un enchanteur au service de la Dame, au service d’Étuviel. Je circulais lentement dans les ruelles étroites d’Adiba, mais je me frayais un chemin en conquérant, au milieu des passants qui s’écartaient avec déférence.

    Après plusieurs détours, j’arrivais face à un établissement d’où émanait une douce musique. Une enseigne aux détails soignés annonçait le Poisson d’Or, j’en poussais la porte et respirait un agréable parfum de menthe et de cannelle. Une danseuse élégante frappait sur un petit tambour, elle était accompagnée d’un joueur de flûte tout aussi joliment vêtu. Les canapés aux motifs élaborés de poissons formaient de petites alcôves, dont certaines étaient cloisonnées d’épais rideaux. Les clients étaient peu nombreux à cette heure du jour, mais j’espérais une meilleure affluence plus tard dans la journée.

Je m’installais sur un fauteuil libre. Ma tenue bariolée ne manqua pas d’attirer les regards curieux, et, à la vue de ma médaille, on m’offrit un thé et quelques gâteaux au miel. Ces offrandes étaient courantes, tout croyant avait pour devoir d’être agréable au pèlerin pour rester dans les bonnes grâces des Dieux.

Je jetais un regard circulaire sur les autres occupants tout en buvant mon thé. L’endroit devait avoir une certaine renommée, car il était fréquenté presque exclusivement par des fonctionnaires et des gradés. Je n’attendis pas longtemps avant de percevoir quelques conversations intéressantes.

— La route vers Fatine est toujours coupée. Toutes les caravanes sont bloquées et la guilde fonctionne au ralenti, se plaignit un petit homme allongé sur un sofa.

— Encore les Bassam. Je crois qu’ils ont engagé la Compagnie Oubliée cette fois et elle dépouille de toutes leurs marchandises ceux qui prennent la grande route, dit un autre homme coiffé d’un turban.

— Vraiment ? Alors, ils ont leurs chances. Les Sabres Rouges sont toujours à la solde des Mansour. Leurs troupes sont épuisées et, si le ravitaillement est coupé, je sais que l’or ne suffira pas à s’assurer leur loyauté face aux mages de la Compagnie Oubliée, répondit le petit homme.

— Si les Dieux sont avec nous, on en verra l’issue rapidement et les caravanes repartiront, s’enthousiasma l’homme au turban.

    Sur un autre sofa, un milicien s’entretenait avec un camarade des plaintes de plus en plus nombreuses. Avec la grande route bloquée, la population s’inquiétait du manque de vivres et la tension montait dans les quartiers les plus démunis.

— Le port ne peut pas ravitailler toute ville, mais les prisons, elles, sont presque pleines ! se plaignit le milicien.

— Garde quelques places alors, lui dit l’autre milicien avant de baisser la voix. J’ai entendu dire que des recruteurs de la Compagnie des Tempêtes étaient en ville. J’ai même cru voir ceux des Épées de Sil. Je suis sûr qu’ils vont en profiter pour se remplir les poches de façon malhonnête. Ces mercenaires ne sont que des bandits.

— La Compagnie des Tempêtes ? Elle n’est pas au service des Ziraf ? demanda le premier. Je la croyais au Nord.

— Eh non, le vieux Ziraf a fini par monter sa propre armée.

— Une armée régulière au service d’une maison ? C’est absurde.

    Alors que la conversation des deux officiers commençait à m’intriguer, un homme s’approcha de moi.

— Puis-je partager un thé avec vous ? demanda l’homme.

— Bien sûr.

Il était habillé simplement, mais on devinait aux coutures et aux détails de ses vêtements qu’il était quelqu’un d’aisé. Ses doigts tachés d’encre et son dos voûté laissaient entrevoir des travaux d’écriture soutenus. Le fonctionnaire s’installa dans le fauteuil qui me faisait face.

— Je vous pris de pardonner mon intrusion, mais je n’ai pu résister à l’envie de me joindre à vous, reprit l’homme. Les serviteurs de la Dame ne sont pas courants au Sud, c’est avec plaisir que nous les accueillons dans notre cité. Je pense pouvoir parler au nom du gouverneur en vous souhaitant la bienvenue à Adiba.

    Il détaillait du regard mon manteau dépareillé et la médaille que je faisais tourner négligemment dans la main. Celle-ci indiquait mon apprentissage de la magie au service d’Étuvièl, la Dame, mais elle était surtout le symbole de mon statut privilégié et de mon appartenance à l’Ordre des Trois Cercles. Je le regardais à mon tour sans un mot, de mes yeux entourés de noir. L’homme tourna la tête, soudainement fasciné par mes gâteaux au miel encore intact.

— Si vous vouliez goûter les mets les plus délicats de la ville, vous avez trouvé le bon endroit, moine. Le Poisson Noir possède le meilleur pâtissier et les divertissements y sont exquis.

Il prit une grande inspiration et reprit :

— Mais je m’oublie, je me nomme Nassar, administrateur de la grande bibliothèque d’Adiba. Pourrais-je connaître votre nom ?

— Talik.

— Oh. C’est un nom assez courant, mais à votre allure je suppose que je suis en face de ce jeune homme qui a fait tant de prouesses durant son saint pèlerinage. Sachez que votre nom est déjà parvenu jusqu’à moi. Pardonnez encore une fois ma curiosité, mais si j’apprécie les histoires dans les livres, j’aime encore plus les entendre de la bouche même de ceux qui les ont vécus. Je sais que votre voyage fut long, mais si vous aviez la bonté de m’en conter une partie.

Je ne suis pas venue parler de moi, mais je peux sans doute obtenir des informations de cet homme qui m’a tout l’air d’aimer palabrer.

— Je crains que ce ne soit d’une banalité navrante. Les rumeurs sont fortement exagérées. Mais je devine que vous êtes un homme de savoirs, peut-être pourriez-vous m’en dire davantage sur cette ville. C’est la première fois que j’y séjourne, elle m’a tout l’air d’être fascinante.

Ses gestes exprimaient un mélange de surprise et de joie. Pendant qu’il cherchait ses mots, je portais ma tasse à la bouche, tirant sur le kèche qui me cachait le bas du visage. Nassar s’installa plus confortablement et commença :

— Adiba est le joyau de Janaad. Le port est animé de jour comme de nuit, l’un des seuls endroits où la technomancie publique est encore entretenue par la bonne volonté de la Guilde. Le palais du gouverneur est une véritable ville dans la ville, aux innombrables beautés, pour ceux qui ont l’honneur d’y avoir leurs entrées. Ma bibliothèque s’y trouve et je me ferais une joie de vous la faire visiter. Je ne doute pas que vous y trouviez d’intéressants ouvrages théologiques.

Il fit une pause, prit une gorgée dans sa propre tasse de thé puis reprit d’un ton plus grave :

— Malheureusement pour notre gouverneur, la région est très instable. Les grandes maisons changent de domaine selon leurs humeurs. On rapporte même que des bourgeois engagent des mercenaires pour prendre la place de leur seigneur. Mais je suppose que vous savez déjà tout cela, vous avez parcouru Janaad.

— Comme le veut la coutume, mon pèlerinage m’a amenée auprès des plus nécessiteux, indifféremment de leur allégeance. Mais j’ai également eu vent des affaires de leurs maîtres.

Il se redressa, profitant de ma remarque pour changer de sujet :

— J’ai ouï dire que votre passage a grandement bouleversé ces pauvres gens, preuve en est votre étonnant costume si fourni en kabas, je me trompe ?

— Ils mettent entre mes mains leurs péchés et leur salut sous la forme de ces étoffes, c’est à moi de les porter à la lumière pour rappeler à chaque homme sa condition de simple mortel aux yeux des Dieux. L’orgueil n’a pas sa place. Je ne pourrais me vanter de porter autant de souillure, je me contente de la purifier à la lumière de la Dame, car telle est la tâche d’un pèlerin comme moi.

— Et d’un mal peut jaillir un bien. Vous êtes vraiment un individu formidable. L’Ordre nous amène un homme d’une telle piété et j’ai la joie de le rencontrer.

Il se pencha au-dessus de la table pour me baiser la main. J’exécrais ce besoin de toucher les serviteurs des dieux, comme si un peu de sainteté pouvait déteindre sur eux et les transformer miraculeusement en personnes respectables. Si la plupart des moines se délectaient de ces marques de respect, je ne pouvais que les tolérer et cacher mon dégoût derrière mon kèche. Si cet archiviste ne paraissait pas être un mauvais homme, ses manières cajoleuses et son attitude faussement docile me le rendaient désagréable, comme la plupart des gens de cette ville. Je retirais la main avec hâte.

— La Dame vous en sait gré. Mais je vous en prie, asseyez-vous et continuez donc votre histoire. Ces mercenaires dont vous parliez, leurs recruteurs semblent nombreux en ville.

— Tout à fait, bien plus que ne le souhaiterait notre gouverneur, dit-il avec une mine navrée. Les compagnies attirent nos jeunes hommes qui rêvent de voyages et de trésors, et les querelles des grandes maisons pourvoient aux deux. L’armée régulière peine à garnir ses rangs et perd de l’influence, ce qui n’arrange guère les choses. Notre gouverneur comme l’empire qu’il sert est impuissant face à l’attitude belliqueuse des seigneurs de Janaad.

    Notre discussion dura bien plus longtemps que je n’aurais cru. Il me rapporta les difficultés causées par les changements de seigneurs successifs, l’administration peinant à gérer le prélèvement des impôts. Il se plaignit ensuite du manque de technomanciens pour entretenir les systèmes de la ville, ceux-ci préférant s’engager en tant que mercenaire ou rejoindre les armées de l’empire au nord des montagnes. Il me conta ensuite avec passion les origines des plus anciennes maisons et les grandes batailles qui forgèrent l’histoire de la région.

La journée s’avançait, Nassar prit congés pour répondre aux devoirs que requérait sa fonction. Entre temps, la salle s’était remplie comme je m’y étais attendue. La danseuse et le joueur de flûte avaient été remplacés par des musiciens jouant de la cithare, du luth et d’une longue flûte en roseau. La musique et les éclats de rire rendaient ma tâche plus compliquée, je n’étais pas habituée aux grandes villes et le bruit brouillait mes perceptions. Finalement, je décidais de me rendre dans un endroit plus calme.

    L’air était étouffant à l’extérieur, le soleil à son zénith était caché par d’immenses toiles enjambant des rues encore plus bondées qu’au matin. Des animaux de bâts s’étaient ajoutés à la foule, n’améliorant ni le bruit, ni les odeurs. Je me dirigeais vers les petites ruelles moins fréquentées, en quête d’une auberge calme où attendre la fin du jour. Je demandais un lit, on me mena à une petite chambre crasseuse.

Une fois seule et après avoir vérifié toutes les ouvertures je retirai mon costume. Je déposai sur le lit mon lourd manteau, ainsi que mes autres vêtements. Il ne restait que ma poitrine, solidement contrainte par un épais bandage. Je libérais mes seins pour me laver le corps avec un peu d’eau. Je nettoyais le maquillage sur mon visage quand mon image se refléta dans un miroir. Une étrangère.

Le moine n’aurait dû être qu’un rôle, mais je le tenais depuis si longtemps qu’il faisait partie intégrante de moi. La jeune femme que je voyais maintenant était une inconnue, comme ces gens que l’on croise dans la rue et qui nous paraissent vaguement familiers. Ce corps si lisse, mais tant de fois brutalisé ne pouvait être le mien. Ce n’est plus ce que je suis. Je suis Talik, le puissant mage de l’air. Un moine que l’on respecte et que l’on craint. Je rinçai mon bandage et mes sous-vêtements avant de les mettre à sécher sur une chaise. Avec empressement, j’enfilai ma tunique pour cacher à ma vue ce qui me faisait honte, avant de m’étendre sur le lit, le manteau posé contre moi. C’était à la fois une armure et un bijou, il me cache aux yeux de tous en les éblouissant de promesse. La lumière qui cache l’ombre.

A.K.