Le feu des sang-mêlés

    Pour la troisième fois depuis la nouvelle lune, le clan fuyait à la recherche d’un nouvel endroit sûr. Cette fois-ci, leur éclaireur avait repéré le corps encore chaud d’un enfant métis. À la faveur de la nuit, le clan de Zikomo traversait la plaine en silence, passant d’un bosquet à l’autre en portant sur leur dos la moindre de leurs possessions pour ne laisser aucune trace derrière eux.

C’était un clan typique de métisses de Dulka, nullement lié par le sang dans leur veine, mais par celui versé par leurs parents. Ces compagnons de misères erraient depuis les purges menées par les natifs au sang pur. Bien qu’elle soit pourchassée comme les autres, Sila comprenait très bien leur colère. Le peuple de ses ancêtres avait envoyé de nouveaux colons et construit d’immenses villes sur Dulka, expulsant avec force et violence les clans qui occupaient ces terres depuis des siècles et même plus. Ses propres parents n’étaient alors que des enfants, mais les souvenirs étaient vivaces et leur voix empreinte de peine quand il contait cette histoire à la toute jeune Sila. Pacifiste à l’origine, le peuple de Dulka se souleva alors contre ses membres métisses, les repoussant, les maudissant et les rendant coupables de leurs malheurs. Les plus belliqueux exécutèrent purement les sangs mêlés, premiers pas vers un terrible génocide. Sila a été recueilli par Zikomo après avoir été banni de son clan, une terrible punition. Car s’il est une chose que le peuple de Dulka craint par-dessus tout, c’est bien la solitude.

— La force d’une personne se mesure à la force de son clan.

Ainsi parlait Zikomo.

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    Le jour pointerait bientôt le bout de son nez et Sila était fatiguée. Elle s’était retrouvée en bout de la colonne qui comptait maintenant douze personnes. Le nombre était une bonne chose pour la force du clan, une moins bonne pour rester discret. Sila fermait la marche avec Enu, une femme à peine plus âgée qu’elle, mais dont l’air sévère la faisait paraître d’une dizaine d’années son aînée. Celle-ci avait rejoint le clan durant les semaines précédentes et ne parlait pas beaucoup, mais elle s’était révélée être une excellente chasseuse. Sila soupira en silence. Elle aurait bien voulu lui parler pour passer le temps et oublier sa fatigue, si seulement cela n’avait pas risqué de révéler leur position.

Les premiers rayons du soleil s’étaient hissés en haut d’une petite colline devant elle. Sa chaleur réconforta Sila. Non seulement par le bien-être que sa lumière apporte, mais par la force qu’il lui procure. En tant que chamane, elle puisait son énergie dans le monde qui l’entourait. Si cela ne remplaçait pas une bonne nuit de sommeil, elle rendait la fatigue plus supportable. Elle souriait devant l’astre solaire quand un cri lui glaça le sang. C’était la voix de leur éclaireur. Encore éblouie, Sila plissa les yeux. Elle marmonna les premiers mots d’une incantation, prête à repousser n’importe quel ennemi. Zikomo surgit, à bout de souffle.

— Filez, aussi vite que vous pouvez, haleta-t-il.

Il tenait sa dague à la main, ce qui ne pouvait signifier qu’une chose.

— Allez, courez ! ordonna-t-il en nous tournant le dos pour replonger dans la lumière.

Il poussa un cri de colère et disparut totalement. Enu m’attrapa le bras et se mit à courir. Sila suivit le mouvement, mais son esprit était encore sous le choc. Ils avaient toujours pu éviter les conflits, soit par leur discrétion, soit par leur nombre. Les autres étaient-ils derrière ? Elle se risqua à vérifier et découvrit du coin de l’oeil un sang pur sur leur pas, une lance à la main. Incitée par la peur, elle accéléra. Enu l’imita.

    Les pas du guerrier s’étaient faits plus lointains jusqu’à être inaudibles. Sila était au bord de l’évanouissement et se fit distancer par Enu. Incapable de faire un pas de plus, la jeune chamane se laissa finalement tomber près d’un buisson. — Ne reste pas là, lui lança Enu. Sila n’avait pas la force de lui répondre, elle voulait juste dormir, un peu, au soleil. Enu hésita un instant, puis reprit sa route en l’abandonnant derrière elle. Des voix réveillèrent Sila en sursaut. Elle se cacha immédiatement dans un buisson et attendit de voir d’où elles provenaient. Un homme tenait une fillette par la main, une femme de grande taille les suivait à quelques distances. Ils étaient joyeux et semblaient insouciants des combats à quelques kilomètres de là. Et ils étaient étrangers. Sila n’en avait jamais vu de si près. Il était grand et leurs oreilles étaient encore plus allongées que les siennes. Leur peau était encore plus sombre que la sienne. Tandis qu’elle détaillait les promeneurs, la fillette tourna la tête dans sa direction et la salua avec un large sourire.

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— À qui dis-tu bonjour, Mélodie ?

— Oh, à personne, répondit-elle avec malice.

Jean l’attrapa sous les bras et la souleva en l’air, ne manquant pas de déclencher des éclats de rire à la fillette.

— Arrête, papa !

— Ah oui ? Tu ne me raconterais pas de mensonge, hein ?

Mélodie ne put répondre tant elle riait. Son père embrassa sa tête et la reposa au sol.

— Allez, rentrons. J’ai beaucoup à faire aujourd’hui.

— Tu vas travailler toute la journée ? Mais c’est mon anniversaire !

— Ne t’inquiète pas, ma chérie, je rentrerais tôt.

— C’est vrai ? Et avec un cadeau ?

— Oui.

Mélodie prit la main de son père et sautillait joyeusement en oubliant la fille qu’elle avait vue dans le buisson.

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    Sila était seule et elle avait abandonné son sac à dos bien trop lourd pendant sa fuite. Son corps lui réclamait du repos et de l’eau, et son esprit cherchait à lui rappeler les compagnons qu’elle avait laissés derrière elle. Ces étrangers n’avaient pas l’air hostiles, il l’aiderait peut-être, mais elle ne comprenait pas un mot de leur langue. Aussi discrète que possible, elle suivit la petite famille en espérant au moins trouver un peu d’eau sur leur route. Après une courte marche, ils arrivèrent aux abords d’une ville enclavée. Les collines et la forêt masquaient habilement les centaines de bâtiments qui la composaient. Sila repéra une large rivière qui la traversait. Son amont se perdait dans les hauteurs et son aval était bien trop exposé dans la vallée.

Sila continua sa filature plus distraitement, impressionnée par la hauteur de certains édifices. Aucune maison n’avait d’étage dans son clan de naissance, ni dans les villages qu’elle avait traversés. Deux sentiments se mêlaient à la vue de cette immense ville. Sa curiosité voulait en voir les moindres recoins et pourtant elle était mal à l’aise de voir la nature ainsi effacée. Elle se retrouva dans une étrange clairière bordée d’arbres solitaires et de buissons à la coupe régulière. Au centre, une grande maison dans laquelle le petit groupe était entré sans faire attention à elle. Pourtant, Sila était parfaitement à découvert. Prise de panique, elle se réfugia derrière un large fauteuil tressé, installé sous un saule.

Quand son coeur fut apaisé et que le sang cessa de battre à ses oreilles, elle put distinguer le clapotis de l’eau. Avec prudence, elle se pencha au-dessus de l’accoudoir et aperçut une petite fontaine tout près. La tentation était forte, mais elle décida d’attendre que le jour décline pour se glisser jusqu’à elle et soulager sa gorge asséchée par la soif.

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    Mélodie guettait le retour de son père depuis la fenêtre de sa chambre. Sa nourrice l’y avait laissé pour jouer après sa leçon matinale. Elle savait qu’il ne reviendrait pas avant le milieu de l’après-midi, mais la fillette avait espoir qu’il lui fasse la surprise de rentrer plus tôt. Après tout, c’était son anniversaire.

Après quelques minutes, son estomac gargouilla et elle se dit qu’il arriverait après le repas. Elle devait demander à Nanny d’avancer le repas pour qu’il arrive plus vite, ça ne faisait aucun doute. En lançant un dernier regard plein d’espoir à sa fenêtre, quelque chose attira son attention. Dans le salon d’été, une petite lumière flottait en oscillant devant l’un des fauteuils en osier. Imaginant une incroyable surprise cachée là, Mélodie courut dans le couloir et descendit l’escalier en tricotant avec ses courtes jambes.

— Nanny ! Nanny ! cria-t-elle.

Elle percuta Diane qui se rendait dans les cuisines, chargée de pain frais.

— Attention, mademoiselle !

— Pardon, Diane. Je suis désolée.

La fillette esquissa une brève révérence sans s’arrêter tout à fait et reprit sa course folle.

— Mademoiselle Mélodie, fit la voix grave de Nanny. Un peu de calme.

Mais celle-ci était déjà dans le jardin.

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    La maison fut soudainement bruyante et une porte s’ouvrit tout près. Sur le qui-vive, Sila bondit de son fauteuil en lançant le sort qu’elle avait préparé en cas d’urgence. La boule de lumière qui flottait au-dessus de sa main apparue devant la fillette qui s’arrêta net. Sila reconnut l’enfant et annula immédiatement le sortilège. La boule s’évapora devant la main tendue de la fillette qui s’apprêtait à la toucher. Elle se mit à parler et à sautiller sur place, laissant Sila confuse.

— Je ne te veux pas de mal, je veux juste un peu d’eau et un abri pour me reposer. Calme-toi, tu fais trop de bruits, s’il te plait. Je veux juste…

La femme qui accompagnait la fillette sortit à son tour de la maison. Elle accourut vers la fillette et l’éloigna aussitôt de Sila en lui parlant d’un ton ferme, son bras indiquant clairement qu’elle voulait voir Sila partir. C?en était trop pour la jeune femme. Sa gorge se serra et de larmes embuèrent ses yeux. On la chassait à nouveau, elle était condamnée à la solitude.

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    Jean avait fui l’atelier à la première occasion. Ses employés s’en sortiraient bien une après-midi sans lui. Après tout, c’était l’anniversaire de Mélodie. Heureux de lui faire la surprise, il cacha un petit ours en peluche dans son dos avant d’entrer dans la propriété. Une voix familière et visiblement très contrariée assombrit son humeur. Thérèse ne s’énervait que rarement, même quand Mélodie faisait un de ses caprices. Inquiet, il accéléra le pas. La scène qui l’accueillit le laissa perplexe. Thérèse invectivait une jeune métisse en tenue traditionnelle, cette dernière ne bougeait pas et regardait ses pieds. Mélodie était dans les bras protecteurs de sa nourrice, mais elle lui criait dessus avec colère.

— Par l’Éther, qu’est-ce qui se passe ?

— Ah, monsieur ! soupira la nourrice.

— Papa !

Diane et Sophie, ses deux domestiques indigènes, mirent le nez dehors avec curiosité, mais se gardèrent de sortir.

— Thérèse, tu peux m’expliquer ?

— J’ai surpris cette métisse dans le jardin, elle était avec Mélodie.

— Je voulais jouer avec elle ! Nanny est méchante avec elle, elle n’a rien fait de mal ! Juste des jolies lumières !

— Des quoi ? Pourquoi… Une minute. Excusez-moi, vous…

La jeune femme s’était tournée vers lui et murmurait quelque chose. Sa voix était faible et entrecoupée de petits hoquets. Jean resta un instant figé devant ses yeux. Les larmes les faisaient briller, magnifiant les reflets d’automnes de ses pupilles. Il tendit l’oreille, mais les mots qu’ils entendaient n’avaient aucun sens. Elle parlait visiblement la langue des indigènes, la langue de Dulka. Elle ne montrait aucun signe d’agressivité, ce n’était donc pas une de ces rebelles.

— Monsieur, je fais rentrer Mélodie à l’intérieur.

— Pas encore, je veux comprendre ce qu’il s’est passé. Je ne comprends pas ce que tu dis.

Il tenta de se faire comprendre par signe, n’obtenant qu’un regard perplexe de la métisse. Il soupira. Au moins, ses hoquets avaient cessé.

— Bon, Mélodie. Dis-moi ce qu’il s’est passé.

— C’est pour moi ?

Elle montrait l’ours en peluche.

— Hein ? Euh, oui. Mais pas avant que tu m’aies tout dit.

— C’est la fille du buisson.

— Du buisson ? Pendant la promenade tu veux dire ?

— Oui, je l’ai vu faire des lumières dans le ciel. Comme des bulles de savon, mais qui brillent. C’était joli. Je croyais que c’était pour mon anniversaire.

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    Les évènements échappaient au contrôle de Sila. L’adrénaline qui avait maintenu son sang-froid jusqu’alors ne faisait plus le poids. Comme elle s’y était attendue, les éclats de voix de l’enfant avaient attiré l’attention des autres adultes. La femme lui avait clairement signifié de partir, mais l’homme était arrivé. C’était sûrement le chef de cette maison et dans un ultime espoir, Sila avait tenté de lui demander de l’aide. Il lui sembla bienveillant et compatissant, remontant le moral de la jeune femme. Grâce à lui, les esprits s’étaient calmés et deux métisses un peu plus jeunes qu’elle s’approchèrent de l’homme. Les jeunes filles s’inclinèrent poliment devant lui et lui parlèrent dans leur langue. Elle n’était peut-être pas la première à se présenter ici, peut-être juste la plus âgée. En partie rassurée, Sila essuya ses larmes et se mit à genoux devant l’homme. Elle retira son collier rituel et lui tendit.

— Je vous demande humblement de rejoindre votre clan et y ajouter ma force.

Elle n’y croyait pas tout à fait, malgré la présence des autres métisses, il ne connaissait peut-être pas cette cérémonie. En retirant ce collier, elle étalait sa vie devant ses yeux. De sa naissance à son intronisation au rang de chamane, toutes les grandes étapes de sa vie étaient représentées par les différents ornements qui le composaient. Évidemment, elle fut déçue quand l’homme l’incita à se relever en ignorant l’objet. Prenant cela pour un refus, elle se résigna à utiliser sa dernière carte. Celle qu’elle espérait ne jamais dévoiler. Mais tout sauf la solitude.

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    Par tous les dieux ! Jean remonta vivement les vêtements de la jeune femme, ils avaient glissé de ses épaules et dévoilé une bonne partie des tatouages qui couraient le long de son ventre et de sa poitrine. Il avait tourné la tête, mais bien trop tard pour avoir manqué quoi que ce soit. Thérèse avait couvert les yeux de Mélodie qui pouffait tout bas. Diane et Sophie se retenaient elles aussi de rire devant la gêne de leur employeur.

— Mais qu’est-ce que vous faites ? finit-il par dire, le rouge colorant ses joues.

— Je crois qu’elle propose d’être votre épouse, monsieur, répondit Sophie concentrée pour ne pas paraître impolie.

— Oui, j’avais compris, c’est juste que…

— Oh ? Elle va être ma nouvelle maman ? demanda Mélodie en secouant la tête pour se libérer de sa nourrice.

— Non, ma chérie ! C’est… Ah, soupira-t-il.

Jean était partagé entre la consternation et pitié. Bien que le gouvernement local soit discret à ce sujet, les purges dont faisaient l’objet les métisses n’étaient pas un secret. Il n’était pas rare de voir errer l’un d’eux aux abords des villes, à la recherche d’eau, de nourriture ou de protection. Diane et Sophie étaient trop jeunes pour s’en souvenir, mais c’est ainsi que leur grand-mère les avait abandonnées devant sa porte. Cette jeune femme n’était sans doute pas différente. Elle avait été séparée de son clan et cherchait un nouveau foyer. Et elle était déterminée à survivre.

Ses tatouages étaient ancrés dans son esprit, ravivant des sensations qu’ils pensaient mortes en même temps que sa défunte épouse. Il n’avait jamais rencontré de chaman Dulkan, pour cause, les métis étaient généralement exclus de ces fonctions et les indigènes purs avaient fui loin des villes. Son rôle était flou, mais il savait que c’était une sorte de magicien qui servait de guide et de protecteur pour un clan ou une tribu. Peut-être voulait-elle simplement une nouvelle famille à protéger. Jean prit une grande inspiration. Il n’avait pas le choix.

— Diane, Sophie. Faites-la rentrer et donnez-lui à boire et à manger. Et puis un lit pour se reposer. Thérèse, je vous confie Mélodie. Qu’elle n’aille pas l’embêter, cette pauvre fille a peut-être perdu des proches aujourd’hui.

— Ne me dites pas que vous acceptez de…, demanda la gouvernante.

— Non, mais elle a besoin d’aide. Je ne peux pas la jeter dehors, elle risque peut-être sa vie.

Les deux métisses guidaient amicalement la jeune femme vers la maison, quant Diane s’arrêta, l’air effrayé.

— Mais si elle est arrivée jusqu’ici, il y a peut-être des primitifs tout près, monsieur ! s’exclama la métisse.

Sophie ouvrit de grands yeux, comprenant la menace que souleva sa cousine.

— N’ayez pas peur, mesdames, je vais prévenir le comité de voisinage. Une battue sera organisée. Allez, à l’intérieur. Et moi je vais essayer de lui trouver une nouvelle famille.

— Pourquoi pas ici ? demanda Mélodie en s’approchant de son père. Je suis sûre que maman l’aurait gardée. Je l’aime bien et il y a déjà Diane et Sophie.

Jean s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.

— Justement, ma chérie. Il y a déjà Diane et Sophie. Et toi, et Nanny. Je ne peux pas faire vivre plus de monde, ma grande.

— Et si je t’aide ? Je peux travailler moi aussi.

Il ramassa l’ourson qu’il avait fait tomber dans la confusion et le remit à Mélodie.

— Pas encore, ma puce. Mais c’est gentil de ta part.

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    L’homme l’avait repoussé par deux fois, mais on l’avait emmené à l’intérieur de la maison et on lui avait offert à boire et à manger. Qu’allaient-ils faire d’elle ? Elle chassait les mauvaises pensées pour se concentrer sur le présent. Elle devait prendre des forces.

Installée sur une chaise inconfortable, elle prenait une nouvelle bouchée de cette pâte délicieusement sucrée. Les deux métisses discutaient entre elles en langue étrangère. Par deux fois, Sila avait tenté de leur parler en dulkan, mais elles ne lui avaient pas répondu. Peut-être ne le parlaient-elles pas, ou l’ignoraient-elles simplement. La fillette l’appréciait sans aucun doute. Elle parlait, énormément. Elle montra à Sila comment manger et lui nettoyait la bouche comme à une enfant. Sila se laissait faire, elle avait l’impression de jouer avec une petite soeur. Cela la fit sourire, oubliant quelques instants la fuite et les disparus. À l’autre bout de la table, le chef parlait à voix basse avec la grande dame. L’un comme l’autre évitait son regard, comme si sa présence leur était inconfortable. S’il n’y avait pas la petite fille, Sila aurait déjà quitté les lieux depuis longtemps, persuadé de ne pas être la bienvenue.

Le ventre plein, Sila sentit la fatigue des derniers jours la rattraper. Son court sommeil à l’aube lui avait tout juste permis de récupérer de sa course. Sa tête était si lourde qu’elle l’appuya contre le rebord du fauteuil. Elle ferma les yeux un instant, juste pour quelques secondes.

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    La tête de la jeune femme penchait de plus en plus, quand elle s’endormit finalement, recroquevillée sur son fauteuil. La pauvre devait être épuisée. Jean eut le coeur serré en imaginant les drames qu’elle avait pu vivre.

— Papa, la dame s’est endormie à table, chuchota Mélodie, aussi fort que si elle avait parlé normalement.

— Ce n’est rien, ma chérie. Elle n’a pas fait exprès, elle est sûrement très très fatiguée.

— Elle ne peut pas dormir ici, il faut l’emmener dans un lit, insista Thérèse.

— On peut la réveiller le temps de l’y emmener, monsieur, proposa Sophie, Diane approuvant du chef.

— Non, je n’ai pas le coeur de la réveiller.

Jean se leva, jaugea le poids de la jeune femme. Elle était menue, par rapport à ses critères. Peut-être pourrait-il l’y porter sans la déranger.

— Préparez le lit, je vais l’y emmener moi-même. Et qu’elle y dorme aussi longtemps que nécessaire.

Elle était plus légère qu’il l’imaginait et peut-être plus jeune qu’il n’y paraissait. Quand il la souleva, elle se recroquevilla un peu plus contre lui sans ouvrir les yeux. Imaginant Mélodie à sa place, Jean pria les dieux de lui trouver une nouvelle famille. Aurait-il la force de la mettre dehors dans le cas contraire ?

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    Sila s’éveilla en sursaut, l’oreiller trempé par ses larmes. Le souvenir vivace de son rêve imprégnait encore son coeur qui battait contre sa poitrine. Elle le savait. Zikomo et le reste de son clan n’étaient plus. Enu avait peut-être survécu à la purge, mais la guerrière avait rejoint le clan bien trop tard pour que Sila soit réconfortée par cette idée.

Elle essuya ses joues et observa la pièce éclairée par une étroite fenêtre. Sous elle, des couvertures et des coussins composaient un lit de fortune, mais le plus confortable qu’elle ait eu depuis des mois. Elle tendit l’oreille et le souffle calme de plusieurs personnes indiqua qu’elle n’était pas seule. Aussi silencieuse que possible, elle chercha une sortie en glissant sa main le long du mur. Elle rencontra l’encadrement, puis la poignée d’une porte qu’elle tourna doucement. Elle se faufila à l’extérieur et referma derrière elle avec précaution.

Elle reconnut la pièce où elle avait mangé, elle était donc toujours au même endroit. Un grand mur de verre donnait sur l’arrière de la maison, Sila avait vu les habitants coulisser les panneaux pour l’ouvrir. Elle chercha une prise. Mais pourquoi voulait-elle partir ? Cette maison était trop grande, les gens y étaient si différents, elle n’arrivait pas à communiquer avec eux et leur chef de clan n’acceptait pas sa venue avec joie malgré son rang. Alors pourquoi resterait-elle ? Même s’il l’avait nourri, même s’il lui avait donné le gîte, pourrait-elle devenir l’une des leurs ? Le voulait-elle ? Voulait-elle ressembler à ces métisses étrangères à leurs racines ? Elle était seule, même entourée de tous ses gens, elle était loin des siens.

Sila tomba à genoux en implorant les étoiles. La chamane murmura une formule interrogeant les esprits de la nature. C’est ainsi qu’elle aurait dû guider son clan quand un choix difficile se présentait devant lui. Mais c’est pour elle-même qu’elle pria cette fois-ci. De ses doigts entremêlés, une faible lueur se diffusait comme des volutes de fumée se reflétant dans ses yeux. Quand elle demanda s’il lui fallait partir et l’image de son propre corps percé par une lance frappa son esprit. Elle sentait la froideur du métal contre ses os et le goût du sang dans sa bouche. Le souffle coupé par une telle vision, elle resta interdite.

Sa stupeur fut brisée par des bruits à l’étage. Craignant une intrusion malveillante, les réflexes de Sila prirent le pas sur la peur et une boule de lumière se formait près de sa main tandis qu’elle murmurait son incantation. Elle monta les escaliers sur la pointe des pieds et passa devant plusieurs portes closes. Un filet de lumière s’échappait de la dernière porte à sa gauche. Tendant l’oreille, elle avança avec plus de précautions encore, la boule de lumière vibrant au bout de la main qu’elle cachait dans son dos. Elle poussa lentement la porte. Les bruits étouffés venaient du fond de la pièce, un volet de bois l’empêchait de voir si son hôte était en danger. Elle se glissa à l’intérieur pour s’en assurer.

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    Jean se débattait avec ses vêtements. Le bouton de sa chemise s’était coincé dans ses cheveux. Il tira un coup sec et retint un cri. Une touffe de cheveux virevoltants passa devant ses yeux quand il la secoua devant lui. Il retourna vers son lit où il avait laissé sa tenue de nuit. Il recula sous la surprise en voyant que quelqu’un s’était introduit dans sa chambre. La main sur son coeur, il souffla en découvrant la jeune métisse. Il enfila avec hâte un pantalon. Celle-ci examina la pièce et retira la main dans son dos.

— Qu’est-ce que tu fais là ? (Il s’éclaircit la voix.) Moi. Dormir. Toi. Retourner dans ton lit.

À grand renfort de gestes, il essaya de se faire comprendre. Devant l’efficacité de sa prestation, il se frotta le visage de dépit.

— Par tous les dieux. Non, non.

La jeune femme avait vraisemblablement très mal interprété ses gestes et elle se dirigeait vers son lit à lui par de prudents pas de côté.

— Non ? répéta-t-elle en s’arrêtant.

— Non, reprit-il en agitant son doigt.

Elle réfléchit et ferma les yeux. Avant que Jean n’ait pu réagir, elle avait fait glisser ses vêtements.

— Non, non, non ! Par l’éther. Remets ça ! Tu es…

Il avala sa salive et ramassa ses vêtements pour lui mettre sur les épaules. Stoïque, elle se laissa faire. Il avait passé l’après-midi à lui chercher un foyer, mais la plupart des gens préféraient en faire une esclave. Il était fatigué et voilà qu’elle remettait ça.

— Ton corps n’est pas une marchandise, surtout pas comme ça. Tu ne devrais jamais avoir à faire ça, même pour survivre. Pauvre fille…

Sa main frôla l’un de ses tétons et le corps de Jean eut une réaction très vive. Tremblant, il se retourna pour prendre une grande inspiration.

— Je vais te confier à Thérèse, son sommeil léger sera d’une grande aide, dit-il en ponctuant ses phrases de quelques raclements de gorge.

Il lui prit les épaules et la guida hors de sa chambre avec plus de hâte qu’il n’avait voulu.

La chambre de la gouvernante faisait face à celle de Mélodie, juste avant l’escalier. Il frappa doucement à la porte et la vieille femme ouvrit la porte, les yeux encore pleins de sommeil.

— Qu’y a-t-il, monsieur ? Vous risquez de réveiller l’enfant avec tout ce bruit.

— J’aurais besoin que vous gardiez un oeil sur elle.

Elle se frotta les yeux et les détailla de son oeil inquisiteur.

— N’imaginez rien, elle est juste un peu trop… déterminée à rester parmi nous, semble-t-il.

— Bien sûr, monsieur. Je crains juste qu’elle ne soit trop confortée dans sa démarche.

— Peu importe ! (Thérèse se racla la gorge et Jean reprit moins fort.) Peu importe, je dois la présenter demain à un ami qui pourrait l’accueillir, le seul qui ne veut pas me l’acheter ! Faites juste en sorte qu’elle soit propre et présentable. Ah, et mettez-lui des vêtements qu’elle ne pourra pas enlever trop facilement. Je ne veux pas de malentendu.

Il n’attendit aucune réponse et rejoignit sa chambre en prenant soin de fermer la porte cette fois-ci.

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    La grande dame soupira, mais sourit à Sila.

— Nanny, dit-elle en montrant son coeur avant de désigner Sila.

Devant les sourcils froncés de la jeune femme, elle répéta.

— Sila, dit Sila en se montrant elle-même.

Apparemment satisfaite de la réponse, Nanny lui prit la main et l’emmena à l’étage inférieur, jusqu’à une salle très humide. Elle fit couler de l’eau dans un grand pot blanc et mima quelque chose avec ses vêtements. Après réflexion, Sila retira ses vêtements sous les encouragements de la grande dame qui les ramassa aussitôt. Elle mima ensuite le fait de se nettoyer en montrant le pot. Sila se glissa à l’intérieur, pas mécontente de pouvoir se laver. La grande dame lui remit un objet glissant comme de la graisse, mais sentant très bon. Affichant un sourire satisfait, elle quitta la pièce en laissant seule Sila.

L’eau était délicieusement tiède. Elle soupira d’aise en se laissant couler contre le parois. Elle n’avait pas pu se baigner depuis des jours, elle devait sentir la crasse et la sueur. Nue dans l’eau, elle repensa à l’homme de la maison et sentit ses joues s’échauffer. Était-ce pour ça que l’homme l’avait repoussé ? Il n’était pas visiblement insensible, l’odeur l’aura écoeuré.

L’angoisse lui saisit la gorge. La préparait-on pour le coït ? Ou bien pour un mariage ? Ce qui revenait au même pour la vierge Sila. Elle se pensait décidée à tout tenter pour trouver un nouveau clan, mais elle n’en était plus si sûre. Zikomo et le clan n’étaient plus, elle n’avait plus sa place auprès du peuple de Dulka. Si ce sacrifice pouvait lui garantir d’être loin de ses oppresseurs, elle offrirait son corps et même prendra un époux. Elle était prête à accepter tout ça pour avoir une nouvelle famille.

Nanny revint un peu plus tard, l’aida à se sécher à s’habiller avec un long vêtement semblable au sien. Si la grande femme lui avait fait peur au début, elle était maintenant bienveillante. Oui, Sila ne sera plus seule. Elle était si heureuse qu’elle voulût remercier son nouveau clan.

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    Le soleil filtra par les rideaux et réveilla Jean qui remonta les draps sur sa tête en espérant reprendre sa nuit agitée. Des pensées plus ou moins sombres avaient maintenu son esprit éveillé, chassant le sommeil bien loin de son lit. Il s’habilla mollement et entreprit de rejoindre l’étage inférieur pour y trouver un bon café. Dans la chambre de Mélodie, Thérèse finissait d’habiller la fillette. La vue de sa fille avait déjà chassé la plupart de ses démons.

— Bonjour ma grande, bonjour Thérèse.

— Bonjour papa !

— Bonjour monsieur.

Il allait descendre la première marche quand il se ravisa. Un dernier souci lui restait en tête.

— Euh, Thérèse. Elle n’est pas avec vous ?

— Qui ? Oh, Sila. Je crois que c’est comme ça qu’elle s’appelle. Elle s’est levée tôt, je l’ai laissé dans le jardin, elle ne devrait pas quitter la propriété. Elle s’est montrée plutôt obéissante jusqu’à présent.

— Oh, d’accord. Je vais juste… m’assurer que tout va bien, dit-il en se dirigeant vers le rez-de-chaussée.

La fenêtre menant sur le jardin était entrouverte, ce qui était commun à cette heure de la journée. Il entendait du bruit dans la cuisine et Mélodie descendait les escaliers avec sa nourrice. Tiraillé par l’odeur du café chaud, Jean se traîna pourtant jusqu’à l’extérieur. Il balaya le jardin, mais ne vit aucun signe de cette Sila. Inquiet, il fit quelques pas supplémentaires et découvrit une chose étrange sur la façade de sa maison. Le mur entier était couvert d’un dessin aux traits noirs comme la suie. Il recula de quelques pas pour saisir l’ampleur de la chose. Il recula vivement quand il remarqua que le dessin était composé de dizaines de chiens à l’air menaçant et aux yeux brillants de menace. Il suivit le tracé et aperçut quelqu’un accroupi derrière un coin de la maison. Qui vandaliserait ainsi sa maison ? Il chercha autour de lui, saisit un tison près du brasero froid et fonça sur l’individu. Sila était si concentrée sur le dessin d’un nouveau chien qu’elle ne remarqua pas Jean arrivé. Elle murmurait à voix basse quand il se planta à côté d’elle. Fou de colère, il saisit violemment la main de la jeune femme qui lâcha le morceau de charbon qui lui servait de craie.

— Arrête ça tout de suite !

Comment osait-elle lui faire ça alors qu’il lui avait sûrement sauvé la vie ? Elle cria et chercha à se dégager. Puis, elle se tut et fixa le mur avec frayeur. Jean suivit son regard et découvrit les yeux rougeoyants des chiens au dessus de leur gueule à présent illuminé. De sa main libre, elle appuya contre le mur et cria quelques mots incompréhensibles. Les chiens perdirent leur éclat pour n’être plus que le charbon qu’elle y avait déposé.

— Qu’est-ce que c’était ?! cria Jean en l’éloignant du mur. Quelle malédiction m’as-tu jetée ? C’est comme ça que tu me remercies ? Ou bien c’est pour te venger de t’avoir repoussé.

Il tira sur son bras pour la relever et la ramener à l’intérieur. Mélodie le regardait, les yeux baignés de larmes silencieuses. La peur le saisit. Il avait accueilli cette étrangère et mit en danger sa seule enfant. Comment avait-il pu être aussi idiot ? Le charme de cette sorcière l’avait-il ensorcelé ou était-il simplement trop naïf ?

— Arrête de crier, papa, gémit Mélodie en avançant vers son père.

— Thérèse, ramène Mélodie à l’intérieur auprès des filles et revient ici. Je vais devoir m’occuper de celle-ci et j’aurais besoin de toi.

Celle-ci prit la fillette dans les bras, ignorant ses protestations, et la rentra de force.

— Par tous les dieux, qu’est-ce que je peux faire de toi ? Et ça…

Il lâcha le tison et se prit la tête en se lamentant. Il allait vraiment devoir la mettre dehors, et vite.

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    L’homme la dévisageait, toujours furieux, puis regardait le mur en marmonnant. Sila était figé de stupeur. Elle pensait que son nouveau chef et, peut-être, futur époux serait honoré d’être protégé par les chiens sacrés, mais il n’en était visiblement rien. Au contraire, il était furieux et si en colère que les chiens avaient réagi et s’apprêtaient à cracher leurs flammes sur elle. Les larmes étaient coincées dans sa gorge, trop effrayé pour les laisser sortir. Quand Nanny revint, ils discutèrent vivement en évitant son regard. Sila plaqua sa main sur sa bouche pour retenir un sanglot. Elle s’était trompée. Elle n’était bienvenue nulle part. Elle rassembla ses forces et se mit à courir.

Une fois hors d’haleine, elle se retourna et tomba à genoux pour pleurer, le front contre le sol. Qu’allait-elle devenir ? Elle était à nouveau seule, sans clan pour la protéger, sans eau, ni nourriture. Et triste, si triste. Pourquoi était-elle née si ce n’était que pour fuir ?

Il se releva, lasse, et se remit en marche. Elle n’avait pas encore cédé aux sirènes de la mort et elle ne pouvait pas rester à se morfondre en plein jour dans la vallée. Elle remonta la piste qu’elle avait suivie quelques jours plus tôt, avec un faible espoir de retrouver la trace de la guerrière Enu. Elle vérifiait régulièrement buissons et rochers, mais elle craignait bien plus de tomber sur son cadavre.

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    Jean était à bout. Il avait eu si peur pour sa fille, mais il se sentait aussi parfaitement idiot. Debout devant les tracés apparemment inoffensifs de Sila, il réalisait qu’il s’était comporté en parfait imbécile obéissant à de stupides préjugés. La jeune femme avait pris peur devant sa colère et s’était enfuie. Seule, en pyjama, sans eau, ni nourriture. Son ami Vincent était arrivé peu de temps après et a été accueilli par les pleurs de colère de la petite Mélodie envers son père. Celui-ci l’avait immédiatement renvoyé dans sa chambre pour s’expliquer avec son ami. Les deux hommes discutèrent longuement.

— Tu as bien fait, Jean. Mais pas pour les bonnes raisons. Si c’est bien ce que je pense, Mélodie, ou même toi, n’aviez rien à craindre. Ces dessins sont des glyphes très anciens, on les trouve sur les maisons des chefs des clans dans les tribus indigènes. Ce sont des sortes de protecteurs qui réagissent quand le maître de la maison se sent menacé ou que des individus malveillants s’en approchent. Si ce que tu me dis est exact, son cadeau, car c’était sans doute cela, s’apprêtait à se retourner contre elle.

— Comment peux-tu en être sûr ? Je sais que tu es bien plus savant que moi sur ces choses là, mais tout de même.

— Je te l’accorde qu’elle a du caractère. D’après tes dires, elle est loin d’être sans défense. J’avoue que je suis un peu déçu de l’avoir manquée. Bref. Tes suppositions sont sûrement vraies concernant son passé. C’est, hélas, une période sombre pour les descendants de la première vague. L’assimilation est la seule solution si nous voulons permettre à tout le monde de vivre en paix.

— Si c’est vrai, Vincent, c’est bien triste. N’y a-t-il vraiment aucun moyen de vivre ensemble sur cette planète ? Nous avons tant à leur apprendre !

— Ils ne sont pas de ton avis. Et plus j’en apprends sur leur culture, plus je me demande s’ils ont vraiment besoin de nous.

— D’après toi, nous sommes les anomalies ? s’emporta Jean avant de se raviser. Soit. Peu importe pour le moment. Je…

Thérèse descendit les escaliers, elle examina nerveusement les alentours.

— Monsieur, je ne trouve plus Mélodie. L’avez-vous vu ?

— Non. Elle n’est pas descendue, je l’aurais remarqué.

— Je crains qu’elle n’ait escaladé le mur, monsieur. La fenêtre de sa chambre est grande ouverte.

Jean se leva brusquement en faisant crisser les pieds de sa chaise.

— Thérèse, vous pensez qu’elle est partie retrouver Sila ?

— Je… Ça n’est pas impossible.

Vincent se leva à son tour.

— Si elle est partie la retrouver, elle est peut-être en danger, dit Vincent. Des natifs patrouillent dans les environs, sûrement après avoir suivi ta métisse jusqu’ici.

— Thérèse, sors mon arme.

— Je viens avec toi, proposa Vincent.

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    Sila reconnut le buisson où l’avait abandonné Enu. Elle observa les alentours et chercha au fin fond de sa mémoire. Où était-elle donc partie ?

— Sila !

Une voix fluette l’interpella dans son dos. La fillette lui faisait de grands signes en courant dans sa direction. Elle se jeta dans ses bras en pleurant et en parlant dans sa langue. Était-il arrivé un malheur à sa famille ? Elle regarda autour d’elle avec inquiétude. l’enfant était bien trop bruyante, l’endroit n’était pas sûr. Elle prit une grande inspiration, s’accroupit à sa hauteur et lui sourit aussi calme et sincère que possible. Quand la fillette sécha ses larmes, Sila lui tendit la main et prit le chemin du retour. Il fallait ramener l’enfant chez elle au plus vite.

Un craquement dans son dos lui fit faire volte-face. Trois guerriers sangs-purs les suivaient à bonne distance. Maintenant qu’ils étaient découverts, il brandissait leur lance et leur arc. Sila prit l’enfant dans ses bras et courut.

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    Jean et Vincent avaient parcouru les alentours sans succès. Rejoints par d’autres voisins armés, ils avaient élargi leur champs de recherche. Jean guida Vincent à l’endroit où Mélodie avait vu Sila pour la première fois. Mais peu avant de l’atteindre, son coeur se serra. De la fumée noire s’élevait plus haut sur le chemin et des cris en Dulkan le firent craindre le pire. Une explosion. Ils accélérèrent et découvrirent Sila pleurant, les mains couvertes de sang, tenant Mélodie dans ses bras. Elles étaient retranchées derrière un rocher de l’autre côté duquel des guerriers Dulkan fuyaient au milieu de buissons et d’herbes en feu. L’un d’eux était à terre, la poitrine et une partie du visage explosé. Vincent mit en joue les guerriers, puis, quand ceux-ci furent hors de vue, il visa Sila. Jean allait faire de même quand il remarqua que sa fille serrait la métisse dans ses bras. Il laissa tomber son arme et s’approcha de deux filles. Effrayée par le bruit, Sila releva la tête.

— Mélodie, appela Jean.

— Papa !

La fillette se retourna, mais hésita à lâcher Sila. Celle-ci risqua un oeil par-dessus son rocher et poussa la fillette dans les bras de son père. C’est alors qu’il put voir le sang couler de son bras. Son ami Vincent baissa son arme et le contourna pour observer l’autre côté du rocher. Jean serrait Mélodie dans ses bras. Quand il eut assez savouré la présence de sa fille, il regarda à nouveau Sila. La métisse pressait la plaie sur son bras, adossée à son rocher, pâle et haletante. Elle levait vers le ciel un menton rougi par le sang et des yeux clos d’où coulait une larme solitaire.

— Papa, j’ai peur. Les monsieur nous ont courus après. Il y a eu des explosions et Sila s’est mordu le bras. Elle a eu mal et, et ils ont crié très fort, et… hoqueta la fillette.

— Shhh. Je suis là, les vilains sont partis. On vous protège maintenant. Tout va bien, mon amour.

Il souleva la fillette dans ses bras et se rapprocha de Vincent en veillant à tenir Mélodie hors de vue du cadavre. Celui-ci ne dit rien, mais lui montra le rocher. Un chien aux yeux luisants et à l’air menaçant était tracé à la hâte et dans le sang. Jean se mit à pleurer en serrant sa fille contre lui.